Méthode Thys

TD12

I.S. On n’avait pas exactement la même image, la nôtre était plus sinistre : c’était celle des S.S. sélectionnant et obligeant... c’était les S.S. qui aimaient Schubert.

C’est vrai que là j’idéalise un peu... mais ce n’était pas non plus exclusif... Je pense que... bon, prenons cette logique là, l’instrumentiste en question que peut-il faire ?

Soit il peut dire j’affirme ma liberté en vous servant Schubert musicalement mais sans musicalité, je ne serai pas celui qui vous fera jouir. Et donc essayer de trouver cette façon particulièrement a-musicale d’interpréter Schubert comme dernier espace de liberté possible. Je vais l’occuper et, en l’occurrence, je vais vous "dé-schuberiser" Schubert, on pourrait imaginer cette idée là.

On pourrait aussi imaginer l’autre et paradoxalement elles se rejoignent un peu. Vous ne m’avez concédé que cela et je vais l’occuper entièrement, je vais vous donner, vous faire entendre Schubert de telle façon que lorsque dans quinze jours je serai mort, toute votre vie vous n’oublierez jamais ce coup d’archer que je vais donner, c’est le dernier mais je vous assure que je vais vous faire payer ma disparition.

On peut imaginer toute une série d’attitudes qui reviennent de nouveau à malgré tout casser une position d’objet, l’homme mit dans une position d’objet, inscrit dans un dispositif qui le réifie, et dire bin non, je vais maintenant improviser, ajouter une valeur à cet instant-ci telle que je ne disparaîtrai pas pour rien.

Je pense que cela n’est pas tout à fait exclusif, parce que je sais aussi que dans les camps d’extermination, les gens se réunissaient, faisaient du théâtre, de la poésie, chantaient, certains avaient une vie productive d’une intensité incroyable.

Pour moi, c’est un peu un modèle parce que justement nous sommes dans une société assez totalitaire... si je sors dans le jardin peut-être qu’un satellite me détecte...

D.D. Dans cette question, il y avait aussi l’idée de la culture comme garante d’une certaine humanité...

I.S. Du rapport entre beau et bon, les S.S. dont on ne peut pas dire qu’ils étaient bons pouvaient néanmoins aimer ce qui était beau c’est à dire Schubert, donc le divorce entre beau et bon...

Oui... c’est une question qui me plonge dans une intense perplexité, elle m’ennuie beaucoup...

Je ne sais pas sur quel, je ne vois pas sur quel... oui, voilà... je résume : je venais de parler de la dégradation du régime dans lequel vive les sans-papiers, et j’ai constaté que l’annonce du ministre qui dit en examinant bien les papiers on pourrait envisager d’en laisser passer mille… c’est un dispositif d’avilissement total.

Cela transforme ces gens qui pourraient s’associer utilement en ennemis de l’un sur l’autre.

Cela pourrait nous aider à comprendre ce qu’un dispositif tel que celui de l’atelier ou de la méthode ne devrait certainement pas être, c’est à dire un dispositif qui met les gens dans une position telle qu’ils deviennent des ennemis réciproques.

Cela montre aussi combien l’actualité est interpellante, combien justement un système éducatif qui pousse à se prononcer sur ce que l’on aime, ce que l’on déteste, ce que l’on ressent... arriver à le dire, à l’exprimer, à le jouer, à le représenter, à le rendre tolérable aux autres - parce que l’on n’a pas les mêmes goûts - est un dispositif socialement utile, que l’on doit chercher parce que l’école qui le fait en partie - il y a une certaine socialisation - est très loin de réussir ce que l’on devrait en attendre par rapport aux côtés interpellants de la vie contemporaine.

Surtout si on continue cette hypothèse de cette évolution dans la société post-moderne, où les garde-fous vont devenir très... très faibles.

Les grandes appartenances vont devenir beaucoup plus sectaires que civiles, elles risquent en tous cas de le devenir.

Question 58 Le danger est, pour moi, beaucoup plus dans une conservation du passé.

Notre système du rapport à l’écriture et le maintien de toutes formes y compris à travers des enregistrements...

je crois que nous avons un rapport névrotique au passé.

Il n’est pas forcément mauvais en lui-même, la question c’est : et alors, que va-t-on faire ?

Collectionner les sédiments du passé, je trouve qu’en soi ce n’est pas mauvais... faut quand même savoir que c’est un rapport névrotique, je ne sais pas pourquoi il y a quelque part quelque chose... une difficulté à vivre le présent, si on veut tout le temps se charger à ce point là de tout ce qui a été fait avant nous.

Je ne sais pas pourquoi mais en tous cas j’identifie ce rapport névrotique au passé mais ce n’est pas pour autant la fin du monde dans la mesure où justement... ou alors on peut constituer alors un rapport au présent capable à la fois d’assumer ce passé mais en ménageant justement une possibilité d’exprimer, de matérialiser, de le revoir, de le revisiter d’une façon créative, originale etc.

C’est un peu la même chose que les routes etc. construire une ville c’est aussi fermer l’environnement mais la question c’est alors comment allons-nous réussir à y vivre à ce moment là puisque de toutes façons elles sont là ?

Je crois qu’on est un peu dans la même position par rapport à tous les signes de la culture du passé - et notamment la musique.

Cette question de l’indétermination du futur, je pense précisément que le futur n’est pas assez indéterminé. Avec la charge de passé que l’on a constitué à travers la reprise de tout ce que le passé nous lègue, culturellement, techniquement etc., c’est au contraire un excès de fermeture qui caractérise le futur.

Donc la question n’est pas : Comment allons-nous arriver à imaginer le futur ? C’est : Comment allons-nous arriver à faire un futur ? A faire autre chose que cette espèce de réplication, ce transport en avant de toutes les logiques dans lesquelles nous sommes inscrits.

Un dispositif pédagogique qui vise à partir des instruments, de la manière dont ils ont été constitués, un patrimoine etc. de dire voilà maintenant comment allons-nous à la fois nous affranchir et fonctionner avec, et cela de manière collective, me semble un dispositif relativement bien - je ne vais pas dire qu’il répond à tout, mais, à sa manière, il contribue à donner certaines capacités ou certaines possibilités d’expériences à ceux qui y passent.

Et je répète que pour moi ce n’est pas forcément les enfants, cela peut être tout autant les adultes qui ont l’occasion d’entrer en contact avec cela, parce que par rapport à ces problèmes là nous sommes vraiment des contemporains.

Nous ne pouvons pratiquement pas nous prévaloir de rien de plus, et à certains égards parfois même de quelques trucs de moins, que les enfants : justement leur aisance à se mouvoir à l’intérieur du dispositif, cette façon de l’occuper vraiment étonnante par rapport à moi par exemple, si on me mettait dans un tel dispositif, je pense qu’il me faudrait beaucoup plus d’efforts... et encore, je devrais y être beaucoup plus à l’aise l’ayant regardé à travers des vidéos depuis des années...

Je suis encore un mauvais cobaye dans l’histoire, si même déjà moi j’ai des réticences à y entrer, il ne faut pas demander des gens qui ne l’ont jamais vu...