Méthode Thys

Appréciation des résultats d’ensemble de la méthode Thys de sensibilisation des enfants à la musique après deux années de pratique systématique

La méthode Thys a connu au cours des deux dernières années un succès croissant dans des institutions d’enseignement, tant normal que spécial. Les faits observés au cours de ces années d’activité, qui ont vu se succéder 130 enfants âgés de 6 ans, justifient pleinement les hypothèses avancées initialement par Hervé Thys au sujet des effets de cette méthode tant sur l’évolution psychique d’ensemble des enfants que sur la sensibilisation spécifique de ceux-ci au phénomène musical.

Ce qui frappe au premier abord, c’est la joie intense que manifestent les enfants qui participent à ces ateliers.
Lorsqu’ils se mettent à manipuler les instruments, on songe malgré soi aux appels matinaux des oiseaux, dont les chants multiples se mélangent sans se confondre et n’empêchent nullement que l’on identifie les espèces différentes qui les émettent. Tout se passe comme si les enfants de cet âge portaient en eux une "pulsion musicale" que la liberté de manipulation leur permet de manifester de la façon la plus spontanée. On peut affirmer que pendant les soixante minutes que dure une séance, on passe progressivement du désordre sonore à des essais souvent étonnants d’expression musicale authentique. C’est cette progression de l’indifférencié vers la structure qui constitue de phénomène de base et c’est celui-ci qui donne à l’application de la méthode une portée qui va au-delà du phénomène sonore pour s’étendre à la totalité du psychisme de l’enfant. On pourrait dire, en résumé, que la méthode déclenche chez lui un processus dans son temps intérieur qui passe de l’expression sauvage à l’expression contrôlée, tout en se maintenant au même niveau de spontanéité. Il n’est dès lors pas étonnant que ces ateliers aient transformé les enfants, non seulement sous le rapport de l’expérience musicale proprement dite mais aussi dans leur attitude globale à l’égard de leurs condisciples et de l’école elle-même, celle-ci acquérant d’ailleurs une image nouvelle pour les enfants du fait qu’elle accepte de faire place dans son programme à de telles activités. Ce signe positif, adressé par l’enseignement primaire aux ateliers Thys nous incline à croire que ceux-ci devront, dans un avenir proche, trouver leur place dans les programmes ordinaires des écoles.
Nous examinerons brièvement ci-après les ateliers :

- 1) sous l’aspect de la sensibilisation spécifique à la musique,
- 2) sous l’aspect psychopédagogique
- 3) sous l’aspect anthropologico-éthologique des relations inter-personnelles.

1. La sensibilisation spécifique à la musique

L’existence effective d’une sensibilité accrue à la musique se marque principalement par le fait que les enfants accèdent au local et aux instruments de la façon la plus naturelle.
Lorsqu’ils constatent qu’ils peuvent ainsi produire des sons, ils le font sans inhibition aucune.
L’indifférenciation sonore initiale qui en résulte est la condition de la structuration ultérieure. Lorsque cette dernière intervient, elle manifeste tout un éventail de caractéristiques individuelles. Cette structuration se traduit par l’apparition d’une cellule rythmique (parfois, le retour d’un motif initial), peu décelable dans certains cas, mais indubitablement présente dès que commence l’enregistrement individuel.
En effet, lorsque l’enfant se présente au micro, il apparaît clairement qu’il éprouve dès ce moment le besoin de communiquer et de partager avec les autres le fruit de son invention momentanée, ce qui montre aussi que toute inhibition due au groupe (timidité, trac) a été levée. Or, une telle façon de communiquer avec autrui n’est bien entendu possible que si une mise en ordre conjointe des sons produits et des relations avec le groupe est effectivement acquise. Non moins frappant est le fait que tout au long des séances, les enfants s’abstiennent largement de parler et écoutent avec attention celui qui est au micro. La maladresse d’exécution, les imperfections dans l’émission des sons ainsi que les attitudes et mimiques personnelles ne soulèvent aucune moquerie. Il s’agit là d’un phénomène d’une importance non négligeable dans le développement de la personnalité. L’enfant perçoit en effet dans ces circonstances la possibilité de manifester publiquement ses caractéristiques personnelles sans encourir de sanctions négatives. Ceci constitue donc pour lui une leçon positive pour l’avenir. Enfin, il faut noter que tout se passe sur le mode du jeu : l’enfant joue, seul ou avec d’autres, et tente de jouer de l’instrument qu’il a choisi avec concentration et sérieux. On peut en conclure que l’intérêt porté à cette activité domine nettement tout élément d’inhibition sociale dû à la présence des autres. Ceci montre que la sensibilité au phénomène musicale (et instrumental) existe effectivement et occupe pleinement chaque enfant.
Du reste, le comportement des enfants, lorsqu’ils sont admis à assister à une répétition de l’Orchestre National (ce qui est le cas une fois par an) confirme tout à fait ce qui vient d’être dit, dans un contexte pourtant bien différent.

Notons incidemment que toutes les séances de l’atelier ont été enregistrées sur vidéo. Ceci constitue une mine de documents audio-visuels particulièrement riche pour des recherches ultérieures dans divers domaines.

2. L’aspect psychopédagogique

Les avis des directeurs d’écoles, des instituteurs et institutrices sont convergents et font état de profondes modifications au niveau des résultats scolaires et du comportement général des enfants après que ceux-ci aient participé aux ateliers. L’effet le plus visible est certainement celui qui se marque par un accroissement de la communication positive entre enfants. Ceci est lié à l’épanouissement du comportement expressif tel qu’il se produit au cours des ateliers. De même, la possibilité offerte aux enfants de choisir des condisciples avec lesquels il désire se produire, ou au contraire de jouer seul lors des enregistrements, les ouvre aux autres à l’atelier et, ultérieurement, à l’école. Il faut en effet souligner le rôle de la manipulation des instruments et de la production de sons dans ce processus. Le contact avec des objets techniques et "adultes" comme les instruments de musique est un facteur de levée d’interdit (normalement, les enfants ne peuvent pas toucher aux instruments) et ceci a pour effet que les contacts avec les autres s’en trouvent facilités. En outre, la production de sons musicaux suppose la continuité dans l’acte ; or, nous avons vu qu’elle existe et se marque par l’apparition et le retour de motifs et de thèmes élémentaires. Cette continuité dans l’acte est favorable, en soi, à une meilleure communication parce qu’elle réduit les distances et les ruptures, sans compter qu’elle contribue à structurer le temps intérieur de l’enfant, comme nous l’avons signalé plus haut.
La sensibilisation à la musique a donc des effets psychologiques sur le comportement global des individus qu’elle contribue à intégrer plus fortement. Elle accroît aussi la possibilité de communiquer avec autrui sans devoir recourir au langage verbal ; l’attitude des enfants pendant la répétition de l’orchestre montre qu’ils communiquent silencieusement, du fait qu’ils écoutent ensemble la même musique. Le fait d’être admis, dès le plus jeune âge, à l’intérieur d’une salle de concert, et à l’intérieur même de l’espace de l’orchestre les familiarisent précocement, non seulement avec la salle de concert elle-même, mais avec les exécutants. Ceci constitue un élément très positif capable d’influer sur l’attitude d’auditeur que l’enfant assumera à l’âge adulte.

La communication avec autrui et la tolérance de la présence d’autrui résultent donc directement de l’expérience musicale que font les enfants, tant individuellement qu’en groupe, le mot expérience visant ici à la fois l’expérience intérieure et l’expérience (au sens d’événement exceptionnel) que constitue la participation aux ateliers et à la répétition d’orchestre. La connaissance de soi, d’autrui et du groupe comme tel s’en trouve largement favorisée. Aussi, la levée d’interdits et l’accroissement de l’expression se marquent, de l’avis des enseignants, dans la réduction des échecs scolaires. Ce point est très important et exige une étude approfondie. De même, il faudra étudier les rapports susceptibles d’exister entre la sensibilisation par la méthode Thys et l’apprentissage technique de la musique, voire même peut-être l’aspiration à la composition musicale, chez ceux qui, parmi les enfants, possèdent des dispositions suffisantes. On rappellera à ce propos, que le fonctionnement des ateliers est, dans son exercice propre, entièrement indépendant des dispositions musicales individuelles. Ceci ouvre une voie d’investigation très neuve. Sous ce rapport et celui de l’épanouissement individuel que suscite l’atelier, il serait peut-être intéressant d’envisager la possibilité de reprendre, avec les mêmes enfants, vers l’âge de 12 ans, les ateliers Thys, c’est-à-dire en fin de cycle primaire.

3. L’aspect éthologico-anthropologique des relations inter-personnelles

Tout ce que nous avons dit des transformations observées dans les comportements des enfants ayant participé aux ateliers peut faire l’objet d’une interprétation prudente en termes éthologiques. Le premier fait saillant, sous ce rapport, est la réduction d’ensemble des relations agressives dans les groupes observés. Les relations agressives, nous le savons, ont pour fonction de déterminer la hiérarchie sociale du groupe et d’atteindre un régime de stabilité des relations entre individus une fois que la hiérarchie est acquise. Ceci s’effectue par des oppositions agressives inter-individuelles qui se traduisent par l’établissement de rangs, les rangs des individus déterminant leur niveau de dominance et de soumission à l’intérieur du groupe.
Sans entrer dans le détail de ces mécanismes complexes du fonctionnement social, il est clair que les voies par lesquelles les phénomènes de dominance/soumission se manifestent dans les groupes humains sont multiples (gestes, attitudes, paroles, expressions faciales et corporelles, etc.). Si nous croyons pouvoir affirmer que l’un des effets marquants des ateliers a été de réduire la fréquence des interactions agressives, c’est parce que nous constatons une facilité de contact et une coopération très élevées parmi les enfants. On constate notamment que les enfants les plus dominants se trouvent peu à peu tempérés, dans leur comportement, au cours de l’année et que les enfants plus dominés s’affirment progressivement. Les directeurs d’écoles et les enseignants sont unanimes à ce propos. Il convient de noter ici que les enseignants encouragent très fort par leur présence et par leurs commentaires positifs la réussite des ateliers auxquels ils assistent. En sens inverse, les ateliers constituent, à leur avis, une source continue d’informations psychologiques sur leurs enfants et leur apportent également une aide indirecte dans leur propre enseignement. Loin de considérer ce programme de sensibilisation à la musique comme une activité adventice et perturbante dans leur programme, ils n’ont cessé d’en réclamer l’extension dans leurs institutions.

Il va de soi qu’au-delà de la réduction des interactions agressives, d’autres aspects fondamentaux du comportement sont également révélés sur le plan éthologique, durant les séances d’atelier. Ainsi on pourrait aborder plus spécifiquement les rituels, les conduites de coopération, les comportements d’initiative, de partage, etc.
Sans vouloir donner une portée excessive aux résultats obtenus après deux ans d’application de la méthode Thys, on doit en tout cas reconnaître que l’accueil réservé aux ateliers par les institutions telles que l’école primaire Catteau et le Centre d’Enseignement et de traitements différenciés de Woluwé, montre que l’introduction d’une méthode qui s’écarte à première vue des normes ordinaires de l’enseignement peut exercer des effets inattendus et capables de contribuer peut-être à résoudre certains problèmes complexes que connaissent actuellement de nombreux enfants en âge d’école.